Fustigeant l’apathie ou le déni du gouvernement, le chercheur invite l’exécutif à prendre la mesure de la durée très inquiétante de la vague de chaleur actuelle car les épisodes précoces «font plus de dégâts».
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C’est un triste solstice. L’été ne commence officiellement que ce dimanche 21 juin, pourtant la France fait déjà face à son deuxième épisode de chaleur précoce de l’année. Corps éprouvés, cours annulés, écoles fermées, grand oral du bac surchauffé, fête de la musique sous étuve, sols et végétation asséchés… Tous les voyants sont au rouge. Installée durablement sur le pays, la canicule pourrait être d’«une durée et une sévérité identiques à celle d’août 2003», a averti Météo France, avec des «pointes à 40 °C en particulier sur l’ouest et le centre» lundi et mardi et sans doute «une chaleur d’un niveau parfois inédit, tous mois confondus». Près de trente-cinq millions de personnes dans 49 départements (dont Paris et l’Ile-de-France) sont concernées, lundi 22 juin, par la vigilance rouge, le niveau d’alerte le plus élevé correspondant à la fois à un événement météorologique exceptionnel et à une inquiétude sanitaire justifiant une «mobilisation maximale». Et 90 % de la population sera sous vigilance orange ou rouge, dans 89 départements ( un nombre record).
En visite au siège de Météo France à Saint-Mandé (Val-de-Marne), ce dimanche 21 juin, le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a précisé que les températures allaient «rester sur un plateau très élevé» et qu’aucune baisse n’était envisagée «d’ici la fin de la semaine». Mais cette fournaise à rallonge ne conduit pas l’exécutif à changer de méthode, qui laisse la main aux préfets et aux recteurs. «Ca doit être une gestion, vraiment j’insiste, décentralisée, au plus près des territoires», a déroulé le ministre.
Pour le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS, les responsables politiques ne sont pas à la hauteur de la situation. Coauteur du sixième rapport du Giec, il pointe la responsabilité des «freineurs» de la transformation climatique et appelle à davantage «politiser» ces événements extrêmes.
Comment qualifiez-vous la vague de chaleur en cours ?
Désormais, je les appelle «canicules Flip» : plus fréquentes, longues, intenses et précoces, et aussi plus flippantes. A Paris, il est maintenant quasi-certain que le record emblématique de la température minimale la plus élevée, en août 2003 (25,5 °C), sera battu. Les minimales sont critiques, particulièrement en ville pour la santé physique et mentale, car les corps récupèrent des chaleurs extrêmes de la journée durant la nuit. Trop hautes, elles induisent des risques de nature multiples (accidents par baisse de vigilance et réactivité, décompensation psychique, etc.). Au-delà des valeurs extrêmes de températures, c’est la durée de la canicule qui est flippante. Il est probable qu’elle soit d’une sévérité comparable à celle de 2003.
La succession des épisodes de chaleur amplifie-t-elle la menace ?
Ces épisodes de chaleur fréquents peuvent nous confronter à des risques systémiques où les événements (canicule, sécheresse, orages, etc.) se combinent et touchent plusieurs secteurs, soit de manière concomitante, soit successive, aggravant considérablement leurs effets.
Pourquoi cette canicule intense et durable, en plein solstice, paralyse-t-elle autant la société ?
Les chaleurs précoces font plus de dégâts que celles que l’on observait entre le 15 juillet et le 15 août dans un climat non réchauffé par l’homme. Elles rendent nos sociétés humaines plus vulnérables puisque l’exposition à la chaleur est plus importante en début d’été ; elles touchent les élèves dans les écoles surchauffées, les travailleurs sur les chantiers ou les agriculteurs dans les champs, etc.
Ces chaleurs malmènent aussi les écosystèmes car elles se produisent à un moment particulier du cycle saisonnier de la végétation (croissance des fruits, maturité des céréales) mais aussi de la faune (naissain de certains mollusques). De telles températures maximales font mourir la végétation par échaudage combiné au manque d’eau. Les conséquences sont fortes en matière d’adaptation aux effets du changement climatique. En ville, on voit dépérir beaucoup d’arbres plantés ces dernières années, encore fragiles faute de système racinaire assez profond. Il est beaucoup plus difficile de végétaliser les villes qu’il y a vingt ans.
Le gouvernement prend-il, ces jours-ci, la mesure de l’urgence climatique ?
Lors de l’épisode de fin mai, j’ai été sidéré par l’absence du gouvernement dans l’espace médiatique mais aussi par la faiblesse des discours et propositions de tous les partis politiques sur les enjeux liés aux chaleurs extrêmes, notamment sur les adaptations nécessaires, qui doivent s’inscrire dans un projet de société. S’agit-il d’attentisme en essayant de minimiser l’événement ? D’incompétence ? D’obstruction ? De couardise ?
La force politique qui semble avoir dicté l’angle de communication en matière de climat a été le Rassemblement national : ce parti a opéré un hold-up médiatique en brandissant le «chiffon rouge» de la climatisation, un objet de polarisation, ou plutôt présenté comme tel, de manière très caricaturale. Lors de ce deuxième épisode, le gouvernement essaie d’être plus présent mais avec une bonne dose d’enfumage qui révolte encore davantage. Les mots n’ont plus de sens, de profondeur, de lien avec le réel, dans un double langage orwellien qui sape toute confiance.
C’est-à-dire ? Les moyens dédiés ne sont pas à la hauteur des plans d’adaptation au réchauffement ?
Les plans gouvernementaux apparaissent beaux et ambitieux sur le papier mais ils omettent un levier essentiel, qui dérange et nous permettrait de diminuer nos vulnérabilités et d’assurer notre autonomie et notre souveraineté face à ces coups climatiques : la sobriété, en eau, en énergie, etc. Il y a un hiatus généralisé entre les mots, les moyens et les actes. A l’image des annonces sur le confort d’été faites [mercredi par le ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, ndlr], la plupart déjà prévues il y a trois ans, alors qu’en parallèle le budget du fonds vert [créé en 2023 pour financer les projets des collectivités territoriales destinés à accélérer la transition écologique et donc l’adaptation], a été divisé par trois [le projet de loi de finances 2026 le dotait de 837 millions d’euros contre 2,5 milliards auparavant].
Tout le monde est perdu ! Cette politique de yoyo empêche, par exemple, les artisans à l’œuvre dans la rénovation des bâtiments, les grandes entreprises et les collectivités d’avoir une vision claire et de planifier une adaptation à la hauteur.
Quant à l’analyse de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, affirmant qu’on s’est trop intéressé à l’atténuation (diminution des émissions de gaz à effet de serre) au détriment de l’adaptation, elle est erronée et révoltante à ce niveau de responsabilité. Il est illusoire d’adapter la France à + 4 °C sans casse. Le succès de l’adaptation est conditionné à la réussite de la décarbonation car il existe des limites dures, des ruptures et des irréversibilités dans les écosystèmes et sociétés humaines. Toute politique régressive en matière de décarbonation est suicidaire.
Qui sont les grands freineurs de l’adaptation et de l’atténuation aujourd’hui ?
Un tissu complexe d’acteurs politiques et économiques avec des alliances de circonstances entre les lobbys économiques, les grands groupes financiers, les politiciens, certains chefs de partis et certains groupes de presse, etc. Les parlementaires ont une responsabilité majeure dans cette dynamique de frein car ils sont les «faiseurs de loi». Alors que leur mission est de protéger les personnes et les biens, ils actent l’impréparation généralisée et les régressions en matière d’adaptation et d’atténuation qui accentuent les risques. Certains élus ou partis sont les «bras armés» d’influences diverses. A l’échelle internationale, les lobbys des énergies fossiles sapent les efforts de transformation du système énergétique avec une attaque de plus en plus virulente envers les sciences du climat et envers les traités environnementaux. En France, le lobby agricole composé des agrochimistes et des grands groupes agroalimentaires freine la transition et nous enferme dans une dynamique mortifère.
En ce moment au Sénat, les parlementaires ont réintroduit l’acétamipride, un puissant insecticide néonicotinoïde, dans la loi d’urgence agricole, et assoupli le texte sur le stockage de l’eau. Que vous inspire ce choix allant à l’encontre des recommandations scientifiques ?
Voilà, c’est suicidaire. Sans modification majeure de la chaîne agricole, de la production à l’alimentation, le système agricole va s’effondrer, il ne tient que par des bouts de ficelle. Il s’agit de questionner les types de cultures, les revenus des agriculteurs, la ressource en eau en tant que bien commun à partager, le commerce mondial, la qualité des aliments… on va dans le mur. On le sait, la science est claire : les responsables prennent des décisions en toute conscience ; il faut arrêter de rejeter la faute sur les climatosceptiques ou sur certains journalistes et présentateurs en mal de buzz, ce ne sont que des idiots utiles développant dans un cadre populiste, polarisant et de postvérité, une fausse image de la France face à ces enjeux climatiques. Leur surexposition donne corps à une minorité et amplifie le retard. Oublions-les, n’en parlons plus. Pointons plutôt la responsabilité des décideurs actuels. Vu le peu de considération dont bénéficie le ministère de l’Ecologie, on voit bien que ce n’est plus une priorité. Pourtant, on ne peut pas négocier avec le changement climatique, la chaleur actuelle le rappelle plus que jamais.
Selon vous, il faut donc davantage politiser les événements climatiques extrêmes ?
Oui, il faut politiser les canicules. On doit dénoncer la défaillance des partis politiques en responsabilité, dans le maintien de la sécurité des personnes et des biens face aux risques climatiques. Tous doivent intégrer ces enjeux caniculaires, comme les autres événements extrêmes, au sein d’un changement profond de la société. Ce projet passe par un questionnement sur nos modes de vie, sur notre rapport aux ressources, sur les inégalités sociales qui doivent se traduire par des mobilités et une alimentation différentes, une agriculture résiliente, une électrification des usages, etc. Il faut électrifier mais pour qui, pour faire quoi ? Regardez les millions d’euros d’investissement annoncés cette semaine pour l’intelligence artificielle. A quel moment questionne-t-on les gouffres d’énergie et d’eau que sont les data centers ? Cette politique de priorisation de l’IA est incompatible avec les enjeux environnementaux et, en fin de compte, elle minimise l’impérative nécessité de s’engager dans une transition socio-environnementale.
Cette semaine, le ministre de la Ville et du Logement a pourtant reconnu que la canicule n’était pas qu’une «question météorologique ou climatique» mais «désormais une question de justice sociale».
Bravo, ça fait vingt ans qu’on le dit ! Les déclarations contradictoires sont perturbantes. Oui, les bouilloires et passoires thermiques sont un problème social. Dans ce cas, cartographions les vulnérabilités et mettons les moyens pour protéger les citoyens au lieu de couper les financements. Politiser les coups climatiques, pointer l’irresponsabilité des décideurs, permet aussi de mettre en avant un droit aussi fondamental que l’accès à l’eau : l’accès pour tous à la fraîcheur dans un monde qui se réchauffe. C’est-à-dire à des zones refuges, à des réseaux de fraîcheur urbains, à des conditions décentes pour nos enfants et les professeurs dans les écoles ou pour les travailleurs à l’extérieur.
Face à la multiplication des crises et à l’apathie du politique, que peut le citoyen ?
En 2022 la chaleur a tué plus de 61 00 personnes en Europe et 5 000 personnes en France. Il est révoltant que notre société s’accommode ainsi d’autant de décès chaque année. La mortalité se banalise, s’invisibilise… Nous faisons face à un déni de responsabilité et à un déni de démocratie. Une des solutions est de soutenir les actions territoriales et d’investir les mécanismes démocratiques locaux en créant des espaces d’échange transparents et horizontaux, comme des conventions citoyennes. Même si celle sur le climat a été suivie d’effets législatifs décevants, la dynamique humaine et démocratique qu’elle a créée reste un exemple inspirant. Il y a urgence à arrêter de subir et à reprendre en main notre destin : lutter contre le changement climatique n’est pas un projet technique mais un projet fondamentalement politique, au sens le plus noble du terme, celui de faire société