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Le succès grandissant des lunettes connectées ravive la crainte d’être filmé sans autorisation et de se retrouver exposé sur les réseaux sociaux. «CheckNews» revient sur les droits et recours possibles.
Avec sept millions de paires vendues en 2025, les lunettes Meta, lancées en 2022, sont en passe de devenir un accessoire de mode incontournable. Vendues en France dans les enseignes grand public comme la Fnac ou Boulanger, ces lunettes sont reconnaissables par l’esthétique de la monture Ray-Ban ou Oakley.
En plus de corriger la vue et de protéger du soleil, elles sont équipées d’une caméra, de micros et d’un assistant vocal IA. Elles servent à passer des appels et envoyer des messages, écouter de la musique et prendre des photos et vidéos sans les mains, en regardant devant soi.
A la différence du téléphone où le fait de filmer est visible, la capture d’images avec les lunettes Meta se fait en toute discrétion, en appuyant sur un bouton situé sur la branche des lunettes ou par commande vocale. De quoi faciliter la capture d’images à l’insu des personnes notamment de femmes, qui sont nombreuses à témoigner sur les réseaux sociaux. L’influenceuse la Grande Bavardeuse a recueilli des témoignages de femmes victimes de captations d’images sans consentement, dans des magasins, un lycée ou encore lors d’un rendez-vous chez le gynécologue.
Obstruction du signal lumineux
Comment repérer si l’on est photographié ou filmé ? Ces lunettes sont équipées d’une LED située sur le côté droit de la monture. Si une personne vous prend en photo, elle doit appuyer sur le bouton de capture, placé sur la branche droite. Au moment de la capture, la LED clignote d’une lumière blanche et émet un son. Pour enregistrer une vidéo, la personne doit aussi porter la main à ses lunettes pour appuyer sur le bouton et la LED blanche reste allumée tout au long de l’enregistrement.
En mai, la Cnil a alerté sur le risque «important» que ces lunettes «ne soient pas identifiées comme connectées», dans la mesure où elles ne sont «pas clairement différenciables des lunettes classiques» et que «contrairement à un téléphone portable que l’on doit sortir et orienter et qui ne voit que ce que son porteur lui montre, les lunettes filment tout ce que leur porteur regarde».
D’autant plus que certains s’amusent à trafiquer la LED pour espionner les gens à leur insu. Sur internet, des tutoriels expliquent comment obstruer ou dessouder le signal lumineux. Pour la deuxième génération de Ray-Ban Meta, l’entreprise a désactivé la caméra si la LED est recouverte, avec un cache ou du scotch par exemple. Début juillet, Meta a annoncé «mettre à jour les lunettes afin de désactiver la caméra si elles détectent une altération ou une destruction physique de la LED».
Vigilance et réparation
Que faire en cas de captations non consenties ? En France, le droit à l’image découle du droit à la vie privée, garanti par l’article 9 du code civil. En utilisant l’image et la voix des personnes, considérées comme des données personnelles, les lunettes Meta entrent également dans le champ d’application du Règlement général sur la protection des données (RGPD) et de la loi informatique et libertés. Le code pénal encadre aussi l’utilisation d’images et de la voix d’autrui. L‘article 226-1 interdit la captation, l’enregistrement ou la transmission d’images ou de paroles prononcées dans un lieu privé, sans le consentement de son auteur. L’article 226-2 interdit leur utilisation et leur diffusion.
Si, sur le moment, vous vous rendez compte que vous êtes filmé, l’avocate spécialisée en droit à l’image et droit de la propriété intellectuelle Camille Mogan recommande de s’opposer directement à l’enregistrement et de rappeler à la personne qui filme qu’elle n’a «pas le droit de vous filmer, ni de diffuser votre image sans votre consentement».
L’avocate Alexandra Iteanu, spécialiste du RGPD, conseille de redoubler de vigilance : «Dans le cadre d’un entretien professionnel ou d’un rendez-vous médical, je demanderais par précaution à la personne d’enlever ses lunettes.»
Dans le cas où les photos et vidéos sont diffusées en ligne, plusieurs recours existent a posteriori. La première chose à faire est de signaler le contenu à la plateforme, qui a l’obligation de retirer les contenus illégaux, conformément à l’article 16 du Digital Services Act, le règlement européen sur les services numériques. Si le réseau social ne retire pas le contenu dans un délai d’un mois, vous pouvez adresser une plainte en ligne sur le site de la Cnil.
Dans un second temps, il est possible d’assigner l’auteur des images en justice, devant le tribunal civil pour demander réparation. Vous pouvez également porter plainte et lancer des poursuites pénales devant le tribunal correctionnel pour faire condamner l’auteur de l’infraction. Filmer une personne à son insu constitue une infraction pénale, passible d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
Dans les deux cas, il faut néanmoins apporter une preuve de la captation d’images, dont la véracité est rendue difficile avec l’IA. L’avocate craint ainsi de voir de plus en plus de juges rejeter des captures d’écran, car «avec l’IA, c’est extrêmement facile de falsifier une preuve». Elle préconise de faire appel à un commissaire de justice pour constater lui-même la captation illégale.
L’espace public, une zone grise
La situation est encore différente dans l’espace public, où filmer une personne n’est pas automatiquement considéré comme une infraction pénale ou civile. Il est autorisé de capter des images de personnes sans leur consentement, «quand on filme un groupe de personnes sans en cibler une en particulier, comme lors d’une manifestation ou quelqu’un dans l’exercice de ses fonctions», explique Alexandra Iteanu.
L’atteinte à la vie privée est «possible mais plus délicate à prouver dans l’espace public», reconnaît également Camille Mogan. Une personne peut faire valoir son droit à l’image si «elle est reconnaissable et si les images révèlent des aspects de votre vie personnelle, comme votre état de santé, votre religion», indique-t-elle.
Par ailleurs, une procédure judiciaire pour droit à l’image peut prendre plusieurs mois voire années, selon l’avocate Camille Mogan, pour qui le problème réside dans le manque de moyens alloué à la justice et non dans l’arsenal juridique qu’elle juge suffisant : «On a besoin d’avoir des magistrats en mesure de traiter les demandes.»
Avec les lunettes Meta, «on monte d’un cran dans l’atteinte à la vie privée», dénonce Alexandra Iteanu, qui alerte sur le risque d’une société de surveillance : «Ces nouvelles technologies grignotent notre droit à la vie privée. Tout sera filmé, sauf si on s’y oppose.» Elle appelle, pour sa part, à une régulation en amont de ces nouvelles technologies.