Au lycée de Saint-Gaudens, violences sexuelles et sexisme ont été mis sous le tapis
Le proviseur adjoint d’un lycée de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) a été mis en examen pour viol en janvier 2026. Des alertes avaient été lancées dès 2022, mais rien n’avait été fait dans un établissement où la direction a laissé prospérer un climat sexiste pendant des années. Une enquête administrative est en cours.
Article complet pour cause de proximité
Toulouse (Haute-Garonne).
L’info a fait peu de bruit au-delà des frontières de l’Occitanie, mais a fait l’effet d’un microséisme dans la région. Le 16 janvier 2026, le proviseur adjoint du lycée de Bagatelle, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), a été mis en examen pour viol sur mineur par personne ayant autorité et harcèlement scolaire.
Placé sous contrôle judiciaire, il a été suspendu par l’Éducation nationale. Les faits de viol dont il est accusé concernent une élève scolarisée dans l’établissement en 2021-2022. Elle était alors mineure. Il est également soupçonné d’avoir harcelé au moins une autre élève par le biais de messages privés.
Ce sont les signalements de cette élève, en juin 2025, qui ont déclenché une procédure, la transmission d’un signalement au procureur, au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale, et des investigations ayant abouti à sa mise en examen. Contacté et relancé pour savoir où en était l’instruction, le procureur de Saint-Gaudens, Christophe Amunzateguy, n’a pas répondu.
Le 20 janvier 2026, le rectorat a mis en place une cellule d’écoute, mais ce dispositif n’a pas suffi à atténuer la colère de nombreux élèves, parents et personnels enseignants. Qui, comme en attestent les récits et témoignages recueillis par Mediapart, assurent que cette mise en examen n’a pas surgi de nulle part. « Quand cette information est arrivée, la première chose qu’on s’est dite, c’est : “Ah bah oui, évidemment…” », résument Brigitte et Charlotte, déléguées des parents d’élèves.
Lors du conseil d’administration (CA) extraordinaire du 29 janvier, une représentante des personnels enseignants a évoqué une « crise […] révélatrice d’une histoire ancienne, marquée par un passif et par un continuum de violences ». Des parents ont aussi lu un texte confié par les représentants des élèves.
Dans cette missive, que Mediapart a consultée, ils expliquent que « certains élèves de l’établissement étaient au courant des agressions et du harcèlement sexuel qui auraient été commis par [leur] proviseur adjoint, dès le milieu d’année dernière, et avaient échangé avec un professeur à ce propos ».
Ils assurent avoir été « mis sous pression […] pour révéler au directeur ce qu’[ils avaient] entendu de l’affaire, et ceci avec le plus de précision possible » et avoir eu affaire à un proviseur qui leur a « ordonné de ne dire ce qu’[ils savaient] à personne, évoquant la prétendue instabilité mentale du professeur avec qui [ils avaient] échangé ».
Sollicité pour expliquer son positionnement par rapport au climat sexiste du lycée, l’actuel proviseur nous a quant à lui répondu par courriel qu’étant « soumis au devoir de réserve », il ne pouvait « donner suite à [n]otre demande » et nous a renvoyé vers le rectorat.
Ce dernier nous a confirmé le 30 avril qu’une enquête administrative était « toujours en cours » au lycée, assurant que « cette situation fait l’objet de la plus grande attention de la part des services de la [direction des services départementaux de l’Éducation nationale] de la Haute-Garonne ».
Le 26 mars, le directeur académique des services de l’Éducation nationale (Dasen, placé sous l’autorité du recteur) de la Haute-Garonne avait informé l’intersyndicale (SUD, CGT, Snes) de l’ouverture de cette enquête administrative interne. Elle concerne « tous les dysfonctionnements signalés depuis 2021 par les parents, les élèves, les assistant·es d’éducation (AED), les profs », se félicite une syndicaliste qui, de longue date, documente le dossier. À coup sûr, les services du rectorat ont du grain à moudre.
Un signalement dès 2022
En premier lieu, il y a le fait que le cas du proviseur adjoint avait été signalé bien avant 2025. « Je confirme savoir depuis 2022 que C.L. [le proviseur adjoint mis en examen – ndlr] a eu a minima un comportement inapproprié avec une élève de terminale. Elle s’est confiée en pleurs à moi le jour des résultats du baccalauréat. Elle m’a raconté en détail tout ce qui s’était passé… », témoigne Nathalie, professeure d’allemand dans l’établissement à l’époque des faits.
L’enseignante assure à Mediapart avoir, à la suite des confidences de son élève, remis en 2022 un signalement au titre de l’« article 40 à l’assistante sociale chargée du secteur ». Mais l’alerte n’a pas été adressée au procureur, a confié a posteriori la directrice adjointe académique des services de l’Éducation nationale, assurant qu’à l’époque l’enquête sociale aurait conclu qu’il n’y avait « pas matière à transmission au parquet ».
Constatant que son alerte était sans effet, la professeure d’allemand a, par la suite, « mis en garde » des élèves filles. « Je le voyais tourner autour de certaines et je voyais la manière dont il les observait », confie-t-elle.
À la rentrée de septembre 2022, un nouveau proviseur prend ses fonctions au lycée – sollicité, l’ancien proviseur n’a pas répondu aux questions de Mediapart. Le proviseur adjoint, pas inquiété, demeure en poste. Dans le même temps, d’autres comportements sexistes et inappropriés, de moindre gravité, se poursuivent au sein de l’établissement, notamment de la part d’un enseignant.
À cette période, Eva* entre aussi au lycée en tant qu’assistante d’éducation. « J’étais avec les filles à l’internat deux nuits par semaine, raconte-t-elle. Rapidement, sans que je pose de questions, des situations problématiques sont évoquées par plusieurs élèves. Elles concernent en particulier un prof, dont les propos hyper sexistes les choquent. »
Il s’agit de Fabien*, un professeur d’économie qui occupe alors une place importante dans l’établissement : référent numérique, il a la main sur l’espace numérique de travail (ENT) du lycée. Il est à la fois le professeur avec lequel on n’a pas envie de se brouiller lorsqu’on est élève et le collègue indispensable lorsqu’on est enseignant·e.
« Vu la place qu’il avait, les filles se taisaient, avalaient les couleuvres sans rien dire. Mais ensuite elles venaient me le rapporter », se remémore Eva. Encouragée par ses chefs et une conseillère principale d’éducation (CPE), elle rédige un courrier mentionnant ces retours d’élèves. Elle le fait lire à un autre enseignant lui-même en conflit avec ce professeur, à qui il reproche d’avoir fait allusion en classe à son homosexualité supposée.
Eva est convoquée chez le proviseur en avril 2023. Et là, surprise : « Il m’a convoquée pour me mettre un coup de pression. Il m’a reproché d’avoir fait part de ce courrier [à un collègue] et m’a dit que c’était moi le problème. À aucun moment il ne m’a parlé du contenu. Et j’ai même eu droit à une remarque grossophobe en sortant… », se souvient-elle, amère.
Une séance de sensibilisation à l’égalité moquée
En mars 2023 survient un autre épisode. L’association Femmes de papier, qui accompagne des femmes victimes de violences, intervient au lycée de Bagatelle sur un dispositif financé par la région. Un « théâtre forum » est déployé : des élèves mettent en scène des situations d’oppression et le public (des lycéens aussi) doit interagir en venant sur scène.
« Dans tous les établissements scolaires, il y a des résistances, explique Karine, l’intervenante. Des élèves qui contestent nos propos avec des clichés, c’est assez routinier. Mais à Bagatelle, dès la première année, on avait vu que c’était un cran au-dessus. Des élèves arrivaient avec des chiffres et des arguments en expliquant que c’était leur prof d’économie qui leur avait donnés. » Il s’agit toujours du même enseignant, Fabien.
Le 17 mars 2023, jour de restitution de l’atelier, des élèves se manifestent dans le public. « Ils ont lancé un débat virulent. Ils avaient des fiches. L’un a expliqué qu’en politique, les femmes allaient finir par être plus nombreuses que les hommes et que c’était problématique. Il y avait une ambiance pas possible, à chaque fois que j’essayais de parler, ma voix était couverte, tandis que les prises de parole masculinistes, elles, étaient applaudies… »
La séance est interrompue et le proviseur arrive. « Il a eu une intervention étrange, se souvient Karine. Il a temporisé, contredit les propos d’un élève qui allait dans mon sens et n’a pas invalidé ceux d’une élève estimant que les [violences sexistes et sexuelles], c’était des “trucs de vieilles”. »
L’année suivante, selon nos informations, le proviseur aurait fait savoir qu’il ne voulait « plus voir [Femmes de papier] dans [s]on établissement », où la prévention n’est pourtant pas superflue, y compris pour les cadres du lycée.
Hasnae, ancienne AED du lycée, se souvient ainsi d’une scène survenue au printemps 2024. « On était au portail et une petite est arrivée avec une minijupe. La CPE lui a demandé si ses parents la laissaient sortir comme ça et lui a dit : “Baissez-vous pour voir.” La fille s’est baissée et la CPE a commenté : “On voit tout”, et s’est ensuite moquée d’elle. »
Hasnae, Eva et une demi-douzaine d’AED (la plupart ont quitté l’établissement en septembre 2025) ont écrit au Dasen le 16 février 2026 pour demander l’ouverture d’une enquête administrative après la mise en examen du proviseur adjoint.
Ce courrier collectif dénonce des « pratiques managériales et institutionnelles » ayant, selon elles, « contribué à instaurer un climat de peur, de silenciation et de souffrance au travail, tant pour les personnels que, indirectement, pour les élèves ».
Un sondage sur les viols à main levée
Pourtant, il y a bien un souci avec ce professeur et ce n’est pas nouveau : plusieurs sources nous ont confirmé que, depuis plusieurs années, des élèves rapportaient à leurs parents des propos problématiques tenus en classe par Fabien*.
Au début de l’année 2023, Agathe Cole, élève de terminale, est en cours d’économie avec lui. Alors que des chiffres statistiques sur le viol sont évoqués, Fabien* organise spontanément un « sondage » à main levée. « En substance, il nous a dit que les chiffres donnés étaient faux et qu’il allait nous le prouver, témoigne Agathe. Il a ensuite invité celles qui s’étaient déjà fait agresser à lever la main… J’ai trouvé ça lunaire, j’étais choquée. Certaines l’ont pris à la légère, d’autres beaucoup moins… »
Agathe se souvient d’autres épisodes problématiques : « Un jour, une amie s’est baissée pour ramasser un stylo et il a dit devant toute la classe qu’il aimait bien voir une fille se mettre à genoux devant lui. »
Une autre fois, en amont d’une rencontre parents-profs, « il s’est permis de nous dire qu’il aimait bien ça parce qu’il pouvait recevoir les mamans célibataires sur des tapis au fond de la salle », se remémore la jeune fille, désormais étudiante. Elle avait fini par ne plus suivre les cours de ce professeur, qui enseigne pourtant une discipline majeure de son parcours.
Interrogé par Mediapart, le professeur d’économie ne nie pas son « sondage » sur le viol et confirme avoir voulu invalider une statistique donnée par les élèves indiquant que « 30 % au moins des femmes avaient été victimes de viols ». Un chiffre qui, selon lui, « ressemblait davantage à une statistique sur les violences sexistes (sifflet, regard jugé appuyé, etc.) », se souvient-il avec précision.
Avant d’être plus flou sur la suite : « Je ne sais plus exactement comment on est arrivés à vérifier que, dans le groupe, filles et garçons compris, cette statistique était plausible. La participation était libre et, de souvenir, tout le monde a choisi d’y participer. La statistique obtenue était proche des 30 % en question. Et de convenir qu’un sifflet ou un regard jugé appuyé, ça n’était pas un viol. »
Dans la longue réponse qu’il nous a adressée par e-mail, il réfute toute parole ou pensée sexiste. Mais dans plusieurs écrits (souvent eux aussi très longs) que Mediapart a pu consulter, c’est tout autre chose qui se dessine. En septembre 2020, il poste par exemple sur Facebook un texte où il mentionne « certaines demoiselles au premier rang [se retrouvant] à moitié nues une fois penchées pour écrire. Soit on profite du spectacle boobesque […] mais on est un pervers. Soit on essaie de ne pas profiter du spectacle mais il devient difficile de faire cours ».
Sa colère contre le féminisme « qui se transforme en lavage de cerveau » apparaît de façon récurrente dans de nombreux posts publiés entre 2020 et 2023, où l’on trouve aussi parfois des traces de sa défiance vis-à-vis du « gauchisme » et des syndicats.
« L’existence d’une omerta »
Les textes individuels que Mediapart a consultés sont édifiants. Une note décrit notamment la manière dont la professeure lanceuse d’alerte, Nathalie, a été « inspectée en plein cours plusieurs fois par la hiérarchie » et qu’il était demandé aux assistantes d’éducation « de vérifier ses allées et venues ».
Le 9 janvier 2025, elle a elle-même adressé un long courriel au dispositif Violence, discrimination, harcèlement, agissements sexistes (Vdhas) de l’académie de Toulouse où elle détaille, effectivement, le sort qui lui a été réservé après son signalement de 2022, resté lettre morte. Elle a aujourd’hui quitté l’établissement.
À la suite du conseil d’administration du 29 janvier, une partie des personnels du lycée de Bagatelle a adressé un courrier au Dasen pour prendre la défense du proviseur et de la CPE. Ils réfutent notamment « l’existence d’un “continuum de la violence” au sein du lycée ». En mars 2023, lorsque des élèves avaient saboté l’atelier de Femmes de papier en saturant le débat de propos masculinistes, plusieurs professeur·es présent·es n’avaient rien trouvé à redire.
Une « non-intervention » que Fanny, collègue de Karine, interprète comme « la preuve de l’existence, dans cet établissement, d’une omerta autour de la parole qui visibilise les violences faites aux femmes ». Ce qu’Eva a ainsi résumé à ses collègues quand le proviseur adjoint a été dénoncé pour des faits de viol : « Le terreau était fertile. »
Emmanuel Riondé