Intelligence artificielle : les trois failles susceptibles de provoquer le grand séisme – Libération
Intelligence artificielle : les trois failles susceptibles de provoquer le grand séisme
Philippe Lemoine, entrepreneur et essayiste, président du Forum d’action modernités
Dans quelques années, quelques mois ou quelques jours, un séisme d’une ampleur inédite pourrait frapper le monde. Un séisme à la fois financier, économique, social et politique, dont l’épicentre serait l’effondrement des valeurs du numérique. On évoque parfois une «bulle de l’intelligence artificielle», mais il ne faut pas regarder seulement ce qui se passe en surface, depuis le lancement de ChatGPT, il y a trois ans. Il faut plonger pour analyser les craquements qui se produisent au fond de l’océan numérique depuis des décennies et qui annoncent un véritable séisme.
Le numérique avance par cycles longs, d’environ vingt-cinq ans. Après le cycle de l’ordinateur (1936-1960), celui de l’informatique de gestion (1960-1984), puis celui d’Internet (1984-2008), nous sommes entrés dans un quatrième cycle : celui de la data et de l’intelligence artificielle. Le séisme qui se profile trouve son origine dans une accumulation de capital absolument inédite.
En 2010, les cinq premières capitalisations mondiales représentaient environ 1 200 milliards de dollars. Quinze ans plus tard, en 2025, elles dépassent 17 000 milliards. Elles sont toutes les cinq concentrées dans le numérique : Nvidia, Microsoft, Apple, Google, Amazon. La puissance de ces firmes paraît titanesque et elles semblent là pour l’éternité. Il s’agit pourtant de colosses aux pieds d’argile, tant leur socle est miné par trois failles qui se sont creusées au cours des cycles précédents.
Un empire basé sur une architecture archaïque, centralisée
La première est technologique. Les géants du numérique ont bâti leur empire sur une architecture archaïque et profondément centralisée. Or Internet, à son origine, reposait sur un principe exactement inverse : l’horizontalité. Profondément novateur, le protocole pair à pair conçu à la fin des années 1960 visait la résilience et la décentralisation. Mais l’apparition du Web à partir de 1989, fondé sur un modèle client-serveur, a progressivement concentré données et intelligence sur quelques nœuds dominants.
Cette centralisation a permis une diffusion massive du numérique auprès d’un grand public peu formé et équipé d’outils simples comme les smartphones, mais au prix d’une régression structurelle. Aujourd’hui, paradoxalement, l’IA pourrait inverser à nouveau ce mouvement. En simplifiant radicalement les interfaces, elle rend possible une re-décentralisation du réseau. Le capital accumulé par les Titans leur suffira-t-il pour contenir cette vague et préserver l’ordre sur lequel ils se sont construits ?
La deuxième faille est économique. Il manque la vision et l’audace d’une vraie transformation numérique. Le cycle actuel est né dans la douleur, avec la grande crise financière de 2008, que l’on peut relire comme une crise infantile de la data. L’usage mal maîtrisé du Big Data dans l’évaluation du risque de crédit a précipité les banques dans une fuite en avant sur le marché des subprimes. Cette ruée aveugle a révélé la puissance, mais aussi l’extrême inflammabilité des données.
D’abord tétanisées, les entreprises traditionnelles sont restées très prudentes. La transformation numérique s’est concentrée sur le B2C [business to consumer : commerce grand public, ndlr], laissant croire que l’appropriation du marché mondial de la publicité suffirait à fonder une nouvelle croissance.
Or, ce marché ne représente que 0,6 % à 0,8 % du PIB mondial. Il est dérisoire au regard des ambitions affichées autour de l’IA. Pourtant, c’est encore sur cette base étroite que continuent de tabler les géants, alors qu’il faudrait élargir le spectre et inventer de nouveaux modèles de rentabilité.
Récemment, Nvidia a été la première entreprise de l’histoire à crever le plafond d’une capitalisation de 5 000 milliards de dollars. Jusqu’où cela peut-il aller ? La formation d’une bulle est d’autant plus manifeste que des relations croisées et des boucles opaques se sont développées entre les principales valeurs, les unes tirant avantage de leurs fortes capitalisations pour investir dans les autres, en contrepartie de commandes que les secondes passent aux premières pour conforter leurs survalorisations…
La surexploitation des ressources matérielles risque d’être fatale
La troisième faille est écologique. C’est à cause d’elle que le krach déclenchera un séisme. Cette faille concerne d’abord la surexploitation des ressources matérielles : électricité, eau, terres rares, artificialisation des sols nécessaires aux data centers et aux infrastructures numériques. Dans un contexte de crise écologique globale, cette trajectoire est une impasse.
A cela s’ajoute une écologie des données de plus en plus dégradée. Avec l’IA générative, la frontière entre information humaine et information artificielle devient floue. Le risque est celui d’une perte de confiance généralisée, d’un effondrement de la valeur même des données, aujourd’hui massivement moissonnées et centralisées.
Comme un sol surexploité finit par devenir stérile, les données pourraient devenir infertiles. L’effondrement du modèle de l’hypercentralisation numérique pourrait ainsi parachever le crépuscule des dieux.
Les conséquences d’un tel séisme seraient considérables. Elles dépasseraient largement le champ économique pour affecter la société, la culture et la démocratie. Sentant le vent se lever, les grands fauves du numérique se sont déjà rapprochés des Etats, aux Etats-Unis comme en Chine.
Dans la tempête à venir, jusqu’où iront-ils pour se rendre indispensables ? Il est si tentant de pousser toujours plus loin le potentiel des drones, de l’IA et des nanotechnologies non pour créer et pour émanciper, mais pour observer, survoler, écouter, contrôler, anéantir.
Anticiper, imaginer des alternatives et construire des contre-feux est devenu, en particulier pour l’Europe, un enjeu politique majeur.