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Chronique — Contre X
Avec l'imbrication de sa plateforme X et du logiciel de génération d'images Grok, Elon Musk règne désormais sur la plus grande usine à pornographie non-consensuelle, pédopornographie et dégradation de la planète. À l'heure où la Big Tech et le gouvernement des États-Unis ne forment fonctionnellement plus qu'une seule entité, l'inaction des gouvernements européens est une capitulation morale et politique historique.
S'il y a bien un avantage à tirer de la banalisation de l'ignoble dans l'actualité internationale, c'est la clarté glaciale avec laquelle elle éclaire le monde médiatique et politique. Après plus d'une décennie à prétendre œuvrer pour le bien commun tout en consolidant sans relâche sa domination sur des États-nations simultanément lâches et complices, le cartel de la tech états-unienne, assuré de son imperméabilité vis-à-vis de toute tentative de régulation, s'est enfin permis de tomber le masque. En 2026, tout le monde ou presque l'a compris : les entreprises de la tech, leurs PDG broligarques et leur agenda d'accumulation suprémaciste brutalisent le vivant sous toutes ses formes. Dernière manifestation en date : X contre la dignité humaine.
La situation est simple, et peut donc être racontée très simplement. Le cinquième site web le plus visité du monde, X, qui compte 550 millions d'utilisateurs mensuels actifs (dont deux-tiers d'hommes) et dont le siège social français est situé au 10 rue de la Paix à Paris, commercialise un logiciel qui génère, sur instruction écrite, des images pédopornographiques. Ce n'est pas un bug, un hack, ou une utilisation frauduleuse du système : c'est son fonctionnement normal. C'est l'une des fonctionnalités proposées par Grok, le logiciel développé par X, intégré à la plateforme et disponible pour tout un chacun. Autre fonctionnalité du logiciel mise en avant par l'entreprise : la possibilité de générer automatiquement, sur commande et gratuitement, des images dénudées et suggestives d'hommes, de femmes et d'enfants (mais surtout, surtout ces deux dernières catégories de personnes), qu'on appelle deepfakes. Aucune connaissance technique préalable n'est nécessaire : il suffit de demander au logiciel de transformer la photo d'une personne habillée en "un bikini transparent", d' "échanger ses vêtements contre un bikini échancré", ou encore d' "augmenter la taille de sa poitrine de 50%". Le vieux fantasme misogyne des lunettes qui déshabillent, réalisé par Elon Musk - sauf que le système ne fonctionne que sur des femmes et des enfants, et que les images sont disponibles publiquement sur un réseau social, prêtes à être consultées, manipulées ou téléchargées. Contrairement à d'autres systèmes similaires, Grok n'applique aucun watermark, aucun symbole pour signifier au public que l'image est synthétique. Ce n'est pas un bug, c'est une fonctionnalité.
Le phénomène n'est pas tout à fait nouveau : Grok propose l'édition d'images depuis mars 2025 et un "mode Spicy", réservé "aux créateurs qui souhaitent explorer des univers plus visuellement osés et edgy", depuis fin octobre 2025. Dès le mois de mai, des utilisateurs de la plateforme X utilisaient le logiciel pour générer ce genre d'images, comme le rapportait le site spécialisé 404 Media. Ce qui a changé, courant décembre, c'est que la pratique s'est massifiée. Entre le 5 et le 6 janvier, selon Bloomberg, le logiciel a généré 6700 images de nudité non-consensuelle toutes les heures. (Parallèlement, les cinq plus gros sites fournissant un service de deepfake similaire en généraient 79 par heure.) Selon le rapport de l'ONG française AI Forensics, sur 20 000 images générées par le logiciel, 53% présentent des personnes dénudées, dont 81% de femmes, 2% de mineurs et 6% de personnalités publiques. (Parmi ces dernières, Ashley St Clair, mère de l'un des 14 enfants d'Elon Musk ; Nell Fisher, actrice de la série Stranger Things, âgée de 14 ans ; Ebba Busch, vice-première ministre suédoise, ainsi que deux ministres britanniques.)
Pire encore, AI Forensics a découvert que Grok pouvait également générer du contenu à caractère de propagande nazie et pro-État islamique. Le 7 janvier, Wired révélait, à nouveau en partenariat avec AI Forensics, que le site et l'application Grok, distincts de la plateforme X mais appartenant à xAI, permettent d'aller encore plus loin et de générer des vidéos mélangeant pornographie et imagerie gore et violente, hentai (manga à caractère pornographique) et deepfakes de célébrités. 10% des 800 photos et vidéos observées par l'ONG concernent du matériel pédopornographique. Les premiers jours de janvier, rapporte le Guardian, les demandes empirent. Bikinis couverts de svastikas. Corps de femmes recouverts d'un liquide blanchâtre, couverts de bleus, ensanglantés, corps attachés. Corps de femmes racisées sexualisées dans des situations de déportation. Photo de Renee Nicole Good, assassinée de sang-froid par l'ICE, modifiée par Grok pour y ajouter des impacts de balle. Convergence des humiliations.
Ces images sexualisées, générées sans consentement des personnes visées, contreviennent aux conditions générales d'utilisation de l'entreprise. Elles sont en outre illégales au regard de la loi française SREN (Sécuriser et Réguler l'Espace Numérique), adoptée le 21 mai 2024, qui prévoit notamment, après saisine de l'Arcom, le blocage des sites pornographiques qui ne contrôlent pas l'âge de leurs utilisateurs, leur déréférencement des moteurs de recherche sous 48 heures et, en vertu de l'article 226-8-1, deux ans d'emprisonnement et 60 000 euros d'amende pour quiconque crée et diffuse ces "hypertrucages" pornographiques. Lorsqu'il s'agit de pédopornographie, l'article 227-23 prévoit a minima 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende. Pour reprendre l'acronyme inventé par le théoricien des médias Stafford Beer, "the purpose of a system is what it does" (POSIWID) – la fonction d'un système s'identifie via ses effets concrets. Dont acte: au 10 rue de la Paix, à Paris, se trouve le siège français de X, la plus grosse usine à pornographie et pédopornographie générée par IA de la planète.
au bal des impotents
La réponse de l'entreprise a eu lieu en trois temps. Début janvier, alors qu'elle répondait automatiquement "les médias mainstream mentent" à toute demande de réaction venant des journalistes, Elon Musk répondait à des photos de célébrités en bikini (y compris de lui-même), sur X, par un émoji "mort de rire". Le 3 janvier, l'entreprise publiait un communiqué pour, en substance, blâmer les utilisateurs plutôt que le système. Le 9 janvier, X annonce limiter la fonction de génération d'images sexualisées aux seuls abonnés payants du logiciel – ce qui, en plus d'être techniquement faux, tel que le révèle The Verge le même jour (et n'en déplaise à la couverture presse générale, qui se contentera, comme d'habitude avec les mensonges d'Elon Musk, de reprendre le communiqué sans vérifier qu'il dit vrai), confirme que la pornographie non-consensuelle fait partie intégrante du business model de la plateforme. Lorsque les utilisateurs de X tentent de générer de telles images, Grok ne leur répond pas qu'elles sont interdites, mais que la fonction doit être débloquée en achetant le plan "SuperGrok". Prix de la pédopornographie : 30 dollars par mois, sans engagement.
Face à une nouvelle vague d'indignation mondiale, X annonce, le 15 janvier, la mise en place de restrictions "pour empêcher le compte @Grok de permettre l’édition d'images de personnes réelles dans des tenues révélatrices, comme des bikinis", y compris pour les abonnés payants, via un "blocage géographique" là où la loi l'exige. Là encore, la mesure ne concerne que les interactions avec le compte X @grok ; les images générées via l'onglet "Grok" de X ne semblaient pas concernées, tout comme les images générées via le site et l'application Grok. Musk a crié à la censure, affirmé qu'il n'avait jamais vu une seule images pédopornographique générée par Grok, puis partagé une photo de Keir Starmer en bikini. Avec l'arrogance trollesque de celui qui se sait invulnérable. Le tour de passe-passe fonctionne, d'autant qu'entre-temps, Donald Trump a eu le bon goût de kidnapper Nicolas Maduro. La machine à pédopornographie d'Elon Musk sort des chaînes d'info.
Mais la commedia dell'arte politique n'en finit pas. Depuis trois semaines, de nombreux élus, institutions et régulateurs se sont indignés de l'indigne. Des mots forts, des mots lourds comme "horrible", "irrespectueux", "dégoûtant", "honteux" ont été utilisés. En France, après les signalements à la plateforme Pharos et au procureur de la République des ministres Roland Lescure, Anne Le Hénanff et Aurore Bergé et des députés Arthur Delaporte et Éric Bothorel , le parquet de Paris a étendu son enquête visant X depuis juillet dernier à Grok, et le gouvernement condamne "avec la plus grande fermeté". La Commission européenne a indiqué qu'elle "s'intéressait très sérieusement au sujet" et a déclenché une mesure conservatoire, qui impose à la plateforme X "de conserver tous ses documents internes relatifs à Grok, et ce jusqu'à la fin 2026". Le Royaume-Uni, via son gendarme Ofcon, a lancé une enquête. L'Italie, l'Allemagne et l'Australie aussi. Le Canada "partage les inquiétudes" de ses alliés, mais "n'envisage pas" de suspendre le site. Tout est sous contrôle. L'Occident menace, index tendu : si ça continue, ça va barder. Efficacité concrète : nulle. Parole, parole parole.
Il fallait entendre Roland Lescure, le menton haut, se féliciter de son inaction et de celle de ses homologues: "C'est terminé parce qu'on a résolu ça de manière extrêmement ferme. (...) La régulation du numérique européenne est non négociable. Ils n'ont qu'à soit quitter l'Europe soit respecter le droit. L'Europe ne courbera pas l'échine". De quoi peut-il bien se féliciter, au juste ? Qu'est-ce qui est terminé ? Qu'est-ce qui a été résolu ? Dans les faits, qui s'entête à venir troubler le tableau merveilleux de la communication politique, xAI commercialise donc toujours un générateur d'images pornographiques et pédopornographiques non-consensuelles, et ce logiciel est toujours intégré à la plateforme X. Dans les faits, rien n'a changé. Un véritable continuum de la complicité se serre les coudes. Apple et Google proposent toujours les applications Grok et X sur leurs app stores respectifs. Ils fournissent d'ailleurs aussi les applications ChatGPT et Gemini, qui proposent également des fonctions de génération pornographiques non-consensuelles. Sundar Pichai et Tim Cook sont complices. Le groupe d'investisseurs (parmi lesquels les fonds états-uniens Blackrock, Andreessen Horowitz, Sequoia Capital, Fidelity et les fonds souverains du Qatar, d'Oman et des Émirats arabes unis) qui a choisi d'investir 20 milliards de dollars supplémentaires dans xAI, le 6 janvier, en plein scandale, est complice. Les 37 entreprises états-uniennes qui font de la publicité sur X sont complices. Au fil des jours, le bal des hypocrites a pris des airs de compétition de breakdance, chacun y allant de son geste technique et de son chambrage sans jamais réellement menacer qui que ce soit. À la fin, seuls deux gouvernements méritent nos félicitations : la Malaisie et l'Indonésie, qui n'ont pas tremblé au moment d'interdire l'accès à une usine à contenus pédopornographiques en ligne. (Et tant pis si, sur place, la population utilise des VPN pour contourner la censure.)
La transformation de X et Grok en usine à dégradation de la dignité humaine est aussi peu surprenante qu'elle était évitable. X, sous sa forme actuelle, n'est pas une plateforme d'information – c'est le royaume d'Elon Musk, sur lequel il exerce un pouvoir absolu. Elon Musk, je l'ai suffisamment écrit, est un suprémaciste blanc élitiste, raciste, antisémite, misogyne, homophobe et transphobe, convaincu d'appartenir à une "élite cognitive" transhumaniste, eugéniste et intrinsèquement supérieure au reste de l'espèce. Un homme qui, parce qu'il croit à la théorie raciste du "Grand Remplacement", a démantelé l'USAID - conséquence : 600 000 morts, dont 400 000 enfants. Un homme qui parle de "génocide blanc" pour décrire son pays de naissance, l'Afrique du Sud. Un homme qui lâche des saluts nazis en mondovision. Et Grok est une transposition algorithmique de son idéologie, son alter ego numérique incorporé à son territoire. Un chatbot qui s'est brièvement, et de lui-même, surnommé "MechaHitler".
Interagir avec Grok, c'est interagir avec Elon Musk, qui arbitre et redéfinit perpétuellement le périmètre du dicible. Si le façonnage d'une réalité sur-mesure est devenu le business model standard du capitalisme cognitif basé sur "l'engagement", aucun autre PDG de la tech n'opère au même niveau de micro-management sur son territoire que Musk, constamment penché sur sa simulation pour en modifier les paramètres. En juin, mécontent des réponses factuelles fournies par son logiciel, le milliardaire a annoncé son intention de "réécrire l'intégralité du corpus des connaissances humaines" à travers lui, ce qui a donné l'anti-encyclopédie Grokipedia. X est donc pensé comme une ontologie alternative, une réalité parallèle conçue par un milliardaire démiurge qui détient seul le monopole du vrai. Grok, en ce sens, est une "arme épistémique", un dispositif de maintien de l'ordre - ici à la fois patriarcal, colonial, capitaliste. Image après image, Musk, par la voix de Grok, répète le même mantra : vous qui entrez ici, vous êtes une marchandise. Vos vies ne valent rien. Et personne n'est à l'abri de l'humiliation. Rappelez-vous, il y a tout juste deux ans, des deepfakes pornographiques de Taylor Swift diffusés en masse sur le site. Ce n'est pas un bug. C'est un régime de vérité parfaitement clair et assumé. Une violence transparente, encodée depuis la mise à jour de septembre. Les journalistes technocritiques et des associations comme WITNESS alertent depuis des années (en 2025, les journalistes généralistes étaient encore visiblement trop fascinés par le "génie" Elon Musk) . Soyons très clair : l'objectif poursuivi par Musk, via l'instauration de ce régime informationnel, c'est la désensibilisation à la violence, la fin de l'empathie, et la banalisation d'un ordre qui traite la condition humaine comme une marchandise. Musk, comme le résume parfaitement le journaliste Charlie Warzel dans The Atlantic, parie sur un monde déjà tellement saturé d'horreurs que le corps social a tout simplement abandonné l'idée de demander des comptes. Non, Elon Musk ne doit pas s'en tirer comme ça. Il faut insister, nommer, rester enragé.e.s coûte que coûte.
Ce à quoi nous assistons est un scandale, une honte indélébile sur nos régimes et un échec institutionnel majeur. C'est l'abandon de toute prétention à l'autonomie décisionnelle vis-à-vis du technofascisme états-unien, la reddition de la forme d'agentivité politique la plus élémentaire en faveur de la froide logique marchande. Nous avons les outils légaux pour interdire X. Nous avons les outils techniques pour interdire X. Nous avons les outils pour le faire rapidement. Nous l'avons fait lorsque les IPTV menaçaient le business model des diffuseurs de foot. Nous l'avons fait, et nous le faisons encore, lorsque les sites de streaming menaçaient le modèle des grands studios hollywoodiens (en 2025, l'Arcom a bloqué l'accès à 5000 noms de domaine). Nous avons fait la guerre aux services d'échange de fichiers peer-to-peer lorsqu'ils empêchaient les actionnaires des majors du disque de dormir sereinement, puis une nouvelle fois avec les sites de partages torrent comme T411 et The Pirate Bay. Nous l'avons fait pour les sites à contenu djihadistes et, comme le rappelle très justement ma consoeur technocritique Mathilde Saliou dans sa newsletter Technoculture, lorsqu'il a fallu désactiver les chaînes russes RT et Sputnik pour cause de propagande pro-russe. Le 20 janvier, alors que j'écris ces lignes, le tribunal de Paris a même bloqué l'accès aux VPN qui permettaient encore de contourner la censure des IPTV, pour protéger les intérêts de Canal+ et BeIN Sports.
Demandez à la Quadrature du Net ou à Marc Rees (ex rédacteur en chef de Next INpact), infatigables défenseurs des libertés numériques, avec quelle approche la France régit le web. Depuis un quart de siècle et la mise en place du paradigme sécuritaire post-2001, nos gouvernements n'ont cessé d'arsenaliser l'espace numérique hexagonal, une innovation panoptique et un décret sécuritaire après l'autre, au nom d'un cheval de Troie antiterroriste qui n'a jamais rien combattu d'autre que la vie privée en ligne et le droit à l'anonymat, n'en déplaise à celles et ceux qui prétendaient (et prétendent encore) n'avoir "rien à cacher". Depuis dix ans, la "loi renseignement" de 2015 permet à l'État de surveiller le trafic Internet français via des "boîtes noires"chargées d'identifier d'évasifs "signaux faibles", au détriment de la vie privée de toustes. Nous avons inventé l'horrible loi Avia, heureusement déclarée inconstitutionnelle, qui obligeait les réseaux sociaux à retirer dans l'heure tout contenu pédopornographique sous peine de blocage. (Début janvier, Grok générait 6700 photos pornographiques chaque heure. ) Nous avons des lois, comme la LOPPSI 2, contre le contenu illégal qui obligent les fournisseurs d'accès à Internet (FAI) à bloquer l'accès à un site web au niveau DNS. C'est une opération triviale. Pas plus tard qu'en novembre, le gouvernement s'attaquait aux fournisseurs DNS (Google, Cloudflare, Quad9) pour leur imposer de bloquer une liste de sites de piratage, ce que la fondation suisse Quad9 a décrit comme une "menace existentielle" pour le Web ouvert et neutre. Nous l'avons fait tellement de fois, au nom de prétextes tellement variés, qu'il existe une page Wikipédia entière dédiée aux censures du Web par le gouvernement français. À ce niveau de zèle et d'autoritarisme, on peut appeler ça une spécialité locale.
Nos administrations de droite successives, qui n'ont jamais vu Internet autrement qu'une éternelle "zone de non-droit" à pacifier par la force et ne savent plus penser la politique autrement que comme une éternelle opération de maintien de l'ordre (social), ont bâti depuis 25 ans une architecture de répression juridico-technique capable de désactiver immédiatement n'importe quel site Web au moindre prétexte. Le gouvernement Macron a désactivé TikTok à la seconde où la jeunesse de Kanaky s'en est servi pour organiser sa lutte pour l'émancipation, en dehors de tout cadre légal, poursuivant la grande tradition coloniale d'expérimentations autoritaires sur des territoires et existences perçues comme subalternes. Ni la morale ni le droit n'arrêtent ce pouvoir dès l'instant où il se sent menacé, et la proportionnalité de la réponse répressive n'a jamais été son fort. Pour protéger les intérêts du capital et de la République, il y a du monde. Mais quand ça concerne les plus vulnérables et que l'homme le plus riche du monde est à la manœuvre, ça hésite, ça se tortille, ça agite les bras, ça bégaie. Imagine-t-on l'État français réagir de cette manière si une chaîne de télévision française (allez, au hasard, une chaîne Bolloré) se mettait à diffuser des deepfakes pédopornographiques? Jamais.
Mais le problème est plus profond encore : X, anciennement Twitter, est un canal d'expression institutionnel, sur lequel tous les ministères communiquent. Le pouvoir politique français, visiblement bloqué à l'ère des réseaux sociaux supposément démocratiques et libéraux, le perçoit comme une infrastructure neutre, deux choses que ce site maudit n'a jamais été, et n'est certainement plus depuis son rachat par un extrémiste. Faut-il alors attendre autre chose que de la servilité d'un gouvernement qui utilise le royaume numérique d'un milliardaire suprémaciste états-unien, transformée en gigantesque site pédopornographique, comme plateforme de communication officielle, et qui continue à le faire, en parfaite connaissance de cause et malgré une pétition citoyenne l' enjoignant d'arrêter ? Que faut-il attendre d'un président qui promet 109 milliards d'euros pour développer des IA génératives toxiques, et qui fête l'ouverture d'un sommet industriel pro-IA en publiant un deepfake de lui-même, sur X de surcroît ? Que faut-il attendre d'un gouvernement qui a tellement internalisé la nouvelle géopolitique technofasciste qu'il inaugure en fanfare un compte X du Quai d'Orsay, French Response, qui n'a aucune autre fonction que de troller sur X au nom de la République ? (Soyons clairs une nouvelle fois : plus que jamais, que vous soyez élu, militant, journaliste, peu importe votre orientation politique et même si la solution aux problèmes systémiques ne saurait reposer sur des comportements individuel, utiliser X, poster sur X, interagir sur X, c'est travailler dans l'usine à deepfakes d'un contremaître fasciste.)
La situation est simple: le gouvernement français est à la fois complice et tétanisé. Complice, on l'a vu, autant par intérêt à prospérer sur le chaos épistémique que par indifférence au sort des femmes et enfants dénudés par Grok - mais est-ce étonnant venant d'un gouvernement patriarcal dont le féminisme consiste à investir des violeurs à des postes ministériels, dont l'ex-Premier ministre a couvert des pédocriminels et dont le président masculiniste, qui n'aime rien tant que s'échanger des blagues homophobes et des répliques de Michel Audiard en buvant un Lagavulin 16 ans d'âge avec son boys club du soir, considère Gérard Depardieu, violeur récidiviste condamné en mai dernier, comme allégorie culturelle du pays ? Tétanisé, ensuite, par un pouvoir technofasciste états-unien qui prolifère sur notre dépendance aux services de la Silicon Valley pour nous brutaliser économiquement et diplomatiquement. Les États-Unis de Trump déploient désormais un capitalisme d'État à la chinoise, où la relation entre business et diplomatie met la seconde au service du premier. En août dernier, Marco Rubio a ainsi demandé sans détour aux diplomates basés en Europe de mener une campagne de lobbying auprès des élus contre le Digital Services Act européen. Car s'opposer au monopole de la tech, c'est s'opposer à la domination états-unienne. Symbole de cette hybridation : Grok, apprenait-on le 14 janvier, va être intégré à l'armée des États-Unis via le programme GenAI.mil. S'attaquer à Grok, c'est donc s'attaquer au Pentagone. S'attaquer au Pentagone, c'est s'exposer à tout l'arsenal de répercussions dont dispose l'administration Trump, y compris les conséquences que nous ne pouvons pas encore imaginer. Mais si notre classe politique n'est même plus capable de lutter concrètement pour interdire une usine à images pédopornographiques, quelle est alors son utilité pour le corps social ? Quelle est sa fonction ? Face à la démonstration flagrante de sa lâcheté et de son hypocrisie, quel poids donner ensuite à la fable de son autorité ? Ne nous y trompons pas : un moment comme celui-là devrait être un test de légitimé. Un referendum officieux. (Un autre, un énième, après 27 mois d'indignité à nier, permettre, accompagner et défendre un génocide à Gaza.) Pourquoi soutenir un État français incapable de défendre la décence la plus élémentaire, non seulement celle d'autrui mais désormais celle de sa propre population, face à une entreprise - le continuum apocalyptique Trump - Musk - Netanyahou - qui tire exclusivement profit de la douleur et de la déshumanisation ?
Mais il y une autre manière de voir les choses. Ce qui se passe actuellement –autour de Grok, mais aussi autour du Groenland –est une ligne de rupture, un stress test pour savoir exactement de quel bois idéologique est faite l'entité politique européenne. Si la pédopornographie ou l'autodétermination ne sont pas des lignes rouges, c'est qu'il n'y a pas de ligne rouge. S'il n'y a pas de ligne rouge, alors il n'y a pas de principe, pas de projet de société, pas de politique. S'il n'y a pas de politique, il n'y a que la transaction ou la vassalisation, dans tous les cas, le rapport de force pur. Il est l'heure, ou jamais, d'interdire X, de dessiner par des actes le périmètre du projet de société européen, de tracer dans le sable les grandes lignes d'un autre horizon. Car parler très fort mais ne rien faire est presque pire que se taire et subir : c'est collaborer dans un costume de résistant mal taillé. Trump et Musk nous servent un prétexte parfait, une limite morale indépassable et transpartisane, pour fournir enfin une réponse coordonnée à leur agression impérialiste, pour sortir de la position de victime terrifiée, pour se découpler de la dépendance infrastructurelle à la tech californienne et - rêvons tout haut - s'affirmer comme un ensemble politique autonome, qui refuse de considérer le fascisme comme la métastase inévitable du néolibéralisme en bout de course. Il ne s'agit même plus de courage, mais de dignité élémentaire.
Bienvenue sur X, l’ex-Twitter d’Elon Musk, où la gauche s’épuise à combattre des moulins à vent numériques, pendant que l’extrême droite et les complotistes dominent le jeu sans même avoir à transpirer.
"Oui, mais je combats de l'intérieur".
Bon, bah, en fait non. Tu t'épuises tout·e seul·e dans ton coin et pire, tu alimentes le truc et le favorise même grâce à l'effet de réseau.
bref, barre-toi.
(et ça vaut pour Facebook, Instagram et cie)
Menaces, insultes, cyberattaques, divulgation de données personnelles… En 2024, plus de 90 % des défenseurs du climat et de l’environnement ont été visés par des violences en ligne, selon une enquête menée par l’ONG Global Witness auprès de 204 activistes répartis sur six continents
(bon, OK, titrer ainsi en se basant sur un échantillon si petit, c'est certainement exagéré. Mais le sujet est intéressant)
Dans un paysage numérique bouleversé, Mastodon et Bluesky font figure d’alternatives au réseau social X. Le modèle économique et les choix technologiques de ces nouveaux acteurs seront déterminants. Mastodon, par exemple, vient d’annoncer la création d’une fondation.
Et pour celleux qui ne peuvent avoir accès à Mediapart, la suite ici bas :
Une véritable accélération de l’histoire. Après le rachat de Twitter par Elon Musk pour 44 milliards de dollars, il y a deux ans, puis sa transformation en X, ces dernières semaines font vivre une suite d’événements spectaculaires qui emportent avec eux tous les usagers et usagères des services de la « Big Tech ».
Alors que des millions de personnes étaient déjà en train de quitter le réseau social X, son patron, Elon Musk, faisait deux saluts nazis le jour de l’investiture du nouveau président des États-Unis, Donald Trump. De son côté, Mark Zuckerberg, patron de Meta et converti au trumpisme, vantait « l’énergie masculine » nécessaire, selon lui, à la bonne marche de son entreprise, tout en changeant les règles de modération de ses réseaux (Facebook, Instagram, WhatsApp). Dans le même temps, Amazon, Microsoft, Apple, Google, prêtaient allégeance au nouvel occupant de la Maison-Blanche à grand renfort de millions de dollars.
L’élection de Trump a donc finalement déclenché une migration massive de X vers Bluesky et Mastodon. Comme si l’arrivée de Musk au pouvoir faisait soudain prendre conscience de l’immense détournement opéré deux ans plus tôt. Se pose alors immédiatement cette question : ces nouveaux réseaux décentralisés ne risquent-ils pas d’enfermer à leur tour leurs utilisateurs et utilisatrices dans les mêmes pièges ?
Mastodon, déjà connu depuis quelques années, et Bluesky, qui émerge depuis peu mais est né dans le même incubateur californien (c’est initialement un projet de Twitter), proposent pourtant un nouveau paysage. Ces deux réseaux sont décentralisés, mais leurs modèles économiques s’opposent. Alors que le financement de Bluesky est toujours fondé sur l’idée que les revenus viendront de la publicité, celui de Mastodon repose essentiellement sur les dons.
Mediapart a rencontré Renaud Chaput, responsable technique de Mastodon – au nom très ironique, car tout l’oppose aux géants de la tech. Il décrit un projet qui existe grâce à la seule conviction de ses membres, à savoir une poignée, six à temps plein tout au plus, principalement en Europe.
Son fondateur, Eugen Rochko, un jeune Allemand discret et passionné de photo, a commencé à coder dans sa chambre d’étudiant en 2016, puis a été rejoint par Claire, une développeuse française. D’autres sont arrivés, au fur et à mesure que le réseau prenait de l’importance. Mastodon compte aujourd’hui 1,2 million d’utilisatrices et d’utilisateurs actifs répartis sur environ 15 000 serveurs (lire en boîte noire). Un objet incongru pour les investisseurs de tous poils : Mastodon a résisté à plusieurs reprises à des propositions de rachat de plusieurs millions d’euros.
Mediapart : Aux États-Unis, la Big Tech est en pleine bascule à l’extrême droite, la fuite des utilisateurs et utilisatrices est massive, les réseaux comme Bluesky et Mastodon apparaissent comme des alternatives. Tous deux mettent en avant leur modèle décentralisé. Qu’est-ce que cela change ?
Renaud Chaput : Le principal changement est qu’il n’y a plus une seule entité. À l’heure actuelle, dans la majeure partie des cas, c’est un homme blanc, milliardaire, américain qui va décider de votre expérience des réseaux sociaux. On l’a bien vu avec la représentation de la nudité, par exemple, qui est un problème de longue date. À part TikTok, la quasi-totalité des réseaux sociaux majeurs que nous utilisons sont américains. Ce qui est autorisé de dire sur Internet, c’est globalement ce qui est autorisé aux États-Unis. Ces réseaux sont soumis à la législation et à la vision américaine de la liberté d’expression.
La décentralisation apporte une réponse à cette situation, au sens où c’est toute une constellation d’entités qui, chacune indépendamment, peuvent faire leurs choix de modération. La décentralisation redonne la possibilité aux personnes de choisir ce qu’elles veulent voir et à qui elles veulent confier leurs données.
C’est quelque chose que la majorité des gens connaissent déjà… avec l’e-mail. Vous pouvez choisir votre fournisseur d’e-mail et peu importe celui que vous avez, vous pouvez échanger avec tout le monde. L’e-mail est un peu le premier réseau de discussion décentralisé. Il existe depuis longtemps, il fonctionne, avec ses forces et ses faiblesses, mais c’est vraiment le modèle à suivre pour du réseau social public.
Un autre aspect concerne le modèle économique de ces réseaux. À l’heure actuelle, si vous créez un compte sur Instagram, tout est fait pour que vous y restiez, sans possibilité de mettre de lien extérieur ni communiquer avec quelqu’un·e sur une autre plateforme. Il y a trente ans, les chaînes de télé étaient en compétition pour le « temps de cerveau disponible », comme le disait Patrick Lelay, patron de TF1. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux.
Ce qui intéresse les plateformes, c’est de savoir combien de temps par jour les gens sont bloqués dans leur application, parce que c’est du temps à monétiser. Ils ont absolument intérêt à ce que vous restiez dans leur écosystème.
Quelles sont les différences entre Bluesky et Mastodon ?
Bluesky et Mastodon se différencient sur deux aspects : technologique et organisationnel. Mastodon a repris un protocole qui est une norme depuis 2018 (ActivityPub). Les serveurs ne connaissent pas l’intégralité du réseau et ne vont envoyer du contenu qu’aux utilisateurs qui les suivent. Le coût est beaucoup plus faible. Ça peut être un serveur chez moi, si je suis une personne qui connaît un peu la technique, ce qui va exiger seulement le coût d’un petit ordinateur.
Ce protocole a l’inconvénient de rendre plus compliquée la découverte du réseau, mais on y travaille. Aujourd’hui, il y a plus de 15 000 acteurs indépendants différents. Même s’il n’est pas parfait, on sait que ce modèle fonctionne.
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Le responsable technique de Mastodon, Renaud Chaput, à Mediapart, en février 2025. © Sébastien Calvet / Mediapart
Bluesky a fait un autre choix et créé son propre protocole. Pour des raisons légitimes, les concepteurs de Bluesky ont dit très tôt qu’un réseau social ne peut exister sans publicité. Sa directrice, Jay Graber, l’a rappelé récemment. Dans leur esprit, un réseau doit être gratuit et la publicité est le seul moyen de le financer. Ils se sont donc dit qu’il leur fallait un protocole permettant à de gros acteurs de récupérer un grand nombre d’utilisateurs et d’utilisatrices pour les monétiser par l’entremise de la publicité et de la revente de données.
30 millions de comptes Bluesky
Mastodon donne un chiffre de 1,2 million d’utilisateurs et utilisatrices actives par mois. En raison de sa nature décentralisée, il est impossible de faire un décompte central. Il s’agit d’une estimation fondée sur l’activité des plus gros serveurs hébergés par les fondateurs : mastodon.social et mastodon.online. En comparaison, Bluesky communique sur le nombre de comptes créés au total : plus de 30 millions.
Le protocole de Bluesky prévoit plusieurs systèmes. Le stockage du contenu (« personal data servers ») est facilement décentralisable, mais l’affichage (« app views ») doit être complètement centralisé. À la différence de Mastodon, les serveurs qui utilisent ce protocole doivent donc connaître l’ensemble du réseau. La prise en charge de tels hébergements est par conséquent limitée à de très gros acteurs, et pour l’instant, il n’y a que Bluesky pour les fournir.
Cela présente l’avantage de faciliter la découverte du réseau, mais ce sont des dizaines de milliers d’euros mensuels en frais techniques. C’est pour cette raison qu’aujourd'hui 99,9 % des utilisateurs dépendent de la société Bluesky et des services qu’elle fournit.
Et sur le plan organisationnel ?
Bluesky, société de droit américain, possède le statut de Public Benefic Corporation (PBC), qui l’oblige à prendre en compte l’intérêt à la fois des actionnaires et du public. Or, Bluesky a récemment levé 70 millions de dollars auprès de fonds américains plus ou moins propres, notamment des fonds de cryptomonnaies et d’investisseurs ayant soutenu Trump… Qu’est-ce qui garantit aujourd’hui qu’Elon Musk ne dise pas aux investisseurs de Bluesky : « Je vous donne 1 milliard en échange des 70 millions que vous avez mis » ? Le « Public Benefit » va-t-il faire le poids ? Et s’il surenchérit à 5 milliards ?
Et Mastodon ?
Nous avons annoncé en janvier la création d’une fondation, sous la forme d’une association internationale sans but lucratif (AISBL), qui aura son siège en Belgique. Si nous nous sommes donné dix-huit mois pour déterminer le type de gouvernance, notre modèle est Wikipédia. Elon Musk déteste Wikipédia, parce que c’est justement une entité indépendante qu’il ne peut pas racheter. Wikipédia existe depuis plus de vingt ans, avec un conseil d’administration de douze personnes élues et des règles précises qui garantissent leur indépendance.
Nous voulons faire la même chose, avec une structure sans investisseurs, qui ne pourra pas être rachetée. C’est aussi une grosse différence avec Bluesky.
La situation actuelle révèle aussi la faiblesse de la souveraineté européenne sur les réseaux sociaux.
Est-il normal qu’une société américaine et ses dirigeants décident de ce qu’un média français a le droit de poster sur X ou sur Facebook ? Même chose pour les municipalités, les ministères, les institutions publiques… Par ailleurs, pourquoi le président de la République, comme de nombreux ministères, publie-t-il ses communiqués sur X alors que le public doit avoir un compte pour y accéder ? Pourquoi, pour savoir si mon train est en retard en France, je dois créer un compte sur X, donc confier mes données à une société américaine ?
J’ai récemment discuté avec des personnes travaillant à la Commission européenne à Bruxelles, qui m’expliquaient leurs craintes si nous vivions une nouvelle pandémie comme celle du covid. Avec un réseau social sous contrôle, et vu le nouveau gouvernement américain très antivax et anti-sciences, est-ce que nos pouvoirs publics pourraient librement communiquer ?
X a déjà suspendu des millions de comptes. Musk lui-même ne se cache pas de désactiver personnellement des comptes…
Elon Musk a tout pouvoir, et il l’a déjà montré, il peut faire ce qu’il veut sur les comptes X. Aujourd’hui, si Donald Trump demande à Elon Musk de prendre le contrôle du compte X d’Emmanuel Macron pour déclarer la guerre au Danemark, qu’est-ce qui l’en empêche ? Absolument rien.
On sait aussi que les États-Unis sont hostiles aux régulations européennes qui protègent le public, notamment le DSA [le règlement européen sur les services numériques, en vigueur depuis février 2024 – ndlr]. Rien n’empêche Trump ou Musk de fermer les comptes du gouvernement français pour obtenir la suppression de ces régulations européennes. Est-ce qu’Emmanuel Macron est prêt à perdre ses 10 millions d’abonné·es et une part de sa communication publique ? Pendant longtemps, c’était de la politique-fiction. Là, depuis deux mois, c’est la réalité, et très peu de gens en ont conscience.
Beaucoup de spécialistes de la tech envisagent que les Big Tech puissent sortir de l’Europe. Même si l’UE, c’est 500 millions de citoyen·nes qui ont du pouvoir d’achat, c’est de plus en plus plausible. Ça les effraie que l’Europe puisse mettre des amendes à des sociétés des États-Unis. C’est grave. C’est vraiment un clash de cultures, de visions, et ça ne s’arrange pas.
Comment nous protéger ?
À Mediapart, par exemple, vous avez votre serveur Mastodon, personne ne peut vous dire ce que vous pouvez poster. Un serveur distant peut empêcher ses utilisateurs et utilisatrices d’en voir le contenu, mais tous les autres serveurs vont devoir aussi faire leur choix. Personne ne peut faire le choix absolu à leur place.
C’est la même chose pour la communication publique. La Direction interministérielle du numérique [Dinum, rattachée au premier ministre – ndlr] a créé un serveur qui permet à toute institution publique française de communiquer sur Mastodon. Personne d’autre, à part la Dinum, à part l’État, ne peut choisir ce qui va être affiché.
Quand la ministre néerlandaise du numérique, Alexandra van Huffelen, a déclaré au JT : « Je quitte Twitter, rejoignez-moi sur Mastodon », on a eu des dizaines de milliers d’inscriptions en une journée. Ce sont les responsables publics qui ont le pouvoir de faire venir les gens. C’est un vrai sujet qu’ils peuvent résoudre, ils ont les moyens de le faire.
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Le responsable technique de Mastodon, Renaud Chaput, à Mediapart, en février 2025. © Sébastien Calvet / Mediapart
TikTok est un réseau social chinois. Facebook, X, Instagram, LinkedIn sont états-uniens. Peut-on dire que Mastodon est un réseau européen ?
Oui. La structure de Mastodon est basée en Europe, la majorité de l’équipe aussi. Nous croyons fondamentalement dans les valeurs que porte l’Europe, on fait le choix de rester en Europe, c’est quelque chose d’important.
À l’heure actuelle, nous sommes probablement le plus gros réseau social basé en Europe, contrôlé ni par la Chine ni par les États-Unis. Mais nous ne pouvons pas ignorer le reste du monde, l’Afrique, l’Amérique du Sud, le Sud global. Nous, on pense que nous pouvons remettre du pouvoir et créer du lien avec ces pays qui souffrent aussi de l’impérialisme américain ou chinois.
Dans le passé, Twitter a aussi été le lieu de la libération de la parole, de #BlackLivesMatter ou de #MeToo… Comment les nouveaux réseaux peuvent-ils être le lieu où s’organisent les luttes de demain ?
Je ne peux pas parler pour Bluesky mais Mastodon est historiquement un safe space de certaines communautés qui ont quitté Twitter très vite à cause du harcèlement. Les communautés LGBTQI+ vivent ça depuis dix ans sur Internet. Soit leur voix est complètement ignorée, cachée, invisibilisée, soit elles subissent du harcèlement permanent.
C’est pour ça qu’on a une vraie base d’utilisateurs et d’utilisatrices très activistes et progressistes, qui cherchent à s’organiser pour se protéger. Elles et ils ont coconstruit des fonctionnalités de modération, de protection, les comptes privés, les content warnings [messages d’avertissement qui vise à protéger des contenus sensibles – ndlr]… Quand on développe une fonctionnalité, il faut toujours envisager les conséquences pour ne pas empirer une situation de discrimination déjà existante. C’est important, juste pour survivre, pour exister sur Internet.
Tout ce qu’on fait va dans cette direction-là. Et on peut le faire parce que nous n’avons pas cette demande capitalistique derrière, cette recherche du retour sur investissement.
Gaëtan Le Feuvre